La nuit, mon atelier ne dort pas. Il garde les images en veille. Elles reviennent quand elles veulent, sans ordre, sans politesse, comme des plans rescapés d’un film ancien.

Il y a d’abord ces bras. Je les ai vus pour la première fois, adolescent, au Louvre, dans Le Radeau de la Méduse de Géricault, et je ne les ai jamais oubliés. Pas seulement les corps entassés, pas seulement les morts, pas seulement le bois de fortune battu par la mer. Ces bras surtout. Levés au-dessus du désastre. Tendus vers un point qui est encore de l’espoir, mais déjà presque un cri de détresse. Toute la toile est là, pour moi, dans cet élan. Et cet homme qui se tient droit, attendant qu’un mirage apparaisse.
Puis, bien plus tard, Venise, la Biennale. Palazzo Grassi. En entrant, je tombe sur un colosse de Damien Hirst, remonté d’une mer chimérique. Autour de lui, des vestiges, des figures mangées de corail, des trésors d’une civilisation fictive arrachés à une épave inventée. Tout semblait surgir d’un mensonge plus vaste que nature, et pourtant, j’y croyais presque. J’avançais dans les salles du Palais comme on traverse un rêve archéologique. Non pas le passé, mais la mise en scène d’un récit imaginaire. Non pas une vérité, mais la splendeur d’une tragédie.
Longtemps, ces deux visions sont restées séparées en moi. Le bras de Géricault d’un côté. Le colosse englouti de Hirst de l’autre. Puis elles ont commencé à dériver l’une vers l’autre. Dans l’atelier, les images ne restent jamais à leur place. Elles se mêlent à la mémoire, à la peur, à l’époque. Ce n’était plus un naufrage du XIXᵉ siècle. Ce n’était plus une fable d’épave et de trésor. C’était notre propre dérive qui remontait à la surface.
Le bras de Géricault, le colosse de Hirst
Je n’avais pas de plan. Pas de croquis. Pas même une idée claire de ce que je voulais créer. Seulement ces images persistantes : un bras qui refuse d’abandonner, des vestiges remontés d’une mer inexistante. Et puis, plus obscure, plus intime, une autre vision : celle d’un monde qui commence à ressembler à sa propre décomposition. Alors, le radeau est réapparu, chargé de notre présent. C’est de là que ma peinture a commencé à prendre forme.
En bas ou l’idole engloutie
J’ai commencé par le fond. Pas le fond de la toile : le fond de l’eau. Ce qui a déjà coulé.

Il y a un taureau là-dessous. Pas l’animal. Son double de bronze. Celui de Wall Street, celui qu’on dresse devant les temples de la finance comme un totem de puissance et de conquête. Dans ma toile, il gît. La mer l’a repris. Ce qui promettait l’essor est devenu lest. J’ai même ajouté un panneau, parce que je voulais que ce soit lisible, que personne ne passe devant sans comprendre : c’est notre idole qui s’enfonce. La cupidité n’est pas un concept pour moi. C’est un moteur. Peut-être le plus ancien. Celui qui pousse à prendre, à épuiser, à passer au suivant. Il fallait qu’elle soit là, tout en bas, dans les abysses. La vie marine ne s’en soucie plus. Elle recouvre. Elle colonise les décombres. Les emblèmes deviennent récifs.
Au milieu ou le radeau des vivants
Au-dessus, le radeau. Ce qui tient encore, mais qui tient mal.

Peindre ce radeau, ce n’était pas raconter une histoire ancienne. L’épave n’avait plus rien de romantique. Elle était sous nos pas. Dans les sols fatigués. Dans les peurs qui montent quand la place se rétrécit. Nous ne regardons plus le drame depuis la rive. Nous sommes montés dessus.
Sur le pont, j’ai voulu une cohabitation sans promesse. Un bébé porté par un autre vivant que l’homme. Des animaux, des présences muettes, tous embarqués dans la même chute. Parce que le naufrage n’est pas seulement le nôtre. Chaque espèce qui disparaît, c’est une planche qui cède. Un poids vivant en moins. Un silence grandissant.
Et puis ce bras. Toujours ce bras. Chez Géricault, il appelait un navire, un secours humain, une chance réelle. Dans ma toile, il ne se tend plus de la même façon. Il monte. Il cherche le haut.
En haut ou le mirage spatial
Le haut, c’est le piège.

J’ai peint un ciel encombré de planètes. Presque à portée de main. Un catalogue de sorties de secours. C’est en regardant les fusées de SpaceX, cette épopée martienne vendue comme un salut, que j’ai compris ce que le haut de ma toile devait montrer. Non pas l’espoir, mais un mirage. Cette manière qu’a notre époque de lever les yeux vers des astres désertiques pendant que le sol se dérobe. On rêve d’exode pendant que le jardin brûle.
La main tendue de mon radeau vise ce ciel-là. Elle y croit peut-être. Ou peut-être qu’elle ne fait que reproduire le geste le plus vieux du monde : chercher ailleurs ce qu’on a détruit ici.
Ce que la toile essaie de dire
Trois registres. Trois vitesses. L’englouti, le précaire, le lointain. En bas, ce que la cupidité a fait couler. Au milieu, ce qui survit encore, serré, menacé, fragile. En haut, la promesse ou le mensonge.

Ma peinture ne donne pas de réponse. Elle tient ces trois étages ensemble. Elle les fait voir d’un seul regard. Et entre eux, ce bras ni victorieux ni vaincu, qui continue de se lever sans savoir vers quoi.
Bien sûr, mon tableau est accessible dans ma galerie —> Voir
Sources
Œuvres citées
- Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1818-1819, huile sur toile, 491 × 716 cm, Musée du Louvre, Paris — Voir sur le site du Louvre
- Damien Hirst, Treasures from the Wreck of the Unbelievable, exposition au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana, Venise, 2017 — Voir sur le site de la collection Pinault
- Le Colosse de 18 m avec FranceInfo culture voir sur le site
Le taureau de Wall Street
- Charging Bull, sculpture en bronze d’Arturo Di Modica, installée en 1989 à Bowling Green, New York, après le krach boursier de 1987. Symbole de l’optimisme financier, la statue a aussi été comparée au veau d’or biblique par des mouvements comme Occupy Wall Street — Taureau de Wall Street sur Wikipédia
Le mirage martien
- Programme de colonisation de Mars de SpaceX : depuis 2007, Elon Musk annonce la colonisation de Mars, avec des échéances sans cesse repoussées. En février 2026, il repousse le projet de cinq à sept ans pour se concentrer sur la Lune — Programme Mars de SpaceX sur Wikipédia
- « L’espace est un milieu extraordinairement hostile » : analyse de franceinfo sur la faisabilité de la colonisation spatiale selon Musk — Lire sur franceinfo
Les limites de la Terre
- Limites planétaires : le cadre scientifique qui identifie neuf seuils à ne pas franchir pour maintenir les conditions d’habitabilité de la Terre. Six d’entre eux sont déjà dépassés — Lire sur notre-environnement.gouv.fr
