Ils marchent. Depuis des jours. Des mois peut-être.
Des milliers. Des familles entières. Sans mots, une transhumance lente.
Elle est épuisée.
Poussée par un vent hurlant et glacial. Poussée par la faim.
Le manque. L’absence. Ou peut-être simplement par la nécessité de vivre encore. Un peu. Ailleurs.
Léane serre la main de son fils. Trop fort. Pour qu’il ne tombe pas. Pour ne pas le perdre.

L’enfant porte encore les vêtements du Sud. Usés, trop légers, mais ils conservent l’odeur du charbon de bois de la maison. Il enfouit son visage dedans, le soir. Il pleure en silence.
Dans la poche de sa veste, une vieille photo. Froissée. C’était avant. Le grand-père. Le chien. Le troupeau.
Tout ce qui n’existe plus, sauf dans sa mémoire.
Et encore. Une mémoire floue. Mouvante.
Comme un rêve consumé par le jour.
Ils sont des milliers, à marcher vers le Nord.
Une ligne humaine qui serpente à l’infini entre les ruines et les terres dévorées par la poussière. Une longue procession silencieuse, aux épaules courbées.
Le froid mord. La nuit ronge. Les couvertures sont fines. Le sol, impitoyable. Et les rêves ? Dangereux, les rêves.

Mais il faut avancer. Toujours. Vers un ailleurs où le ciel sera à nouveau bleu. Vers un ailleurs où l’eau ne sera pas un souvenir.
Un jour, ils atteignent un Monolithe.
Une pierre noire. Haute. Immobile. Plantée là, au milieu de rien.
Comme un doigt dressé vers les architectes de l’univers, absents.

Le garçon demande :
— C’est un tombeau ?
— Non, murmure Léane. C’est un souvenir.
Il s’approche. Pose la main.
La pierre est tiède. Elle bat.
Comme si elle respirait.

« — Des ruines, dit quelqu’un. Une ancienne civilisation.
— Non, un tombeau, corrige une voix.
— Peut-être un passage … »

Léane détourne les yeux. Elle sent qu’elle ne doit pas en savoir plus.
Quelques jours plus tard, un Dolmen.

Trois pierres. Une arche fissurée.
Mais fière. Encore debout.
Le vent emporte des chuchotements mystérieux.
Au pied du Dolmen, un objet.
Un masque.
Bois, plumes, bizarre et inquiétant.

L’enfant le prend.
— C’est un jouet, dit-il.
Mais il le regarde trop longtemps. Ses yeux changent alors d’expression.
— Le masque m’a parlé, maman.
— Ce n’est qu’un masque.
Elle a froid. Elle a peur. Mais elle ne le montre pas.
Derrière le Dolmen, certains disparaissent. Littéralement avalés par l’air, vers un autre monde.
Des hommes passent sous l’arche. Un à un. Sans bruit. Sans retour.
Léane hésite. Puis elle marche à côté. Pas dessous.

Puis vient le Grand Nord.
Un désert glacé. Une étendue blanche et silencieuse.
Le ciel se déchire de couleurs vives.
Vert. Rose. Saphir.
Des aurores comme les cicatrices du cosmos.
Les empreintes s’effacent derrière eux.
Chaque pas est un effort.
Chaque souffle un combat.
Certains tombent. D’autres se perdent.
Le garçon parle moins. Il regarde souvent le masque.
Et parfois, il rit. Seul.
Comme si quelqu’un lui parlait, mais que Léane n’entend pas.
— Il a dit qu’on tourne en rond.
— C’est le froid qui te fait rêver.
Mais elle doute.
Le paysage change. Puis revient. Les rochers semblent identiques.
Et, là-bas, dans l’ombre, le Monolithe encore.
Ou un autre.
Ou toujours le même.
— On a déjà marché ici, maman.
Léane tombe à genoux.
Fatigue. Doute. Froid.
Elle serre son enfant contre elle. Son cœur bat la chamade.
— J’ai peur, murmure-t-elle.
Le garçon la regarde. Très calme.
Il met le masque.
Et il voit.

Il voit un monde d’avant. Un monde d’après. Il voit des villes englouties. Des troncs d’arbres fossilisés, noirs. Des océans de cendres.
Mais aussi…
Des fleurs rouges éparses.
Petites. Timides.
Mais vivantes. Des coquelicots !
Et il prend la main de Léane.
Elle le regarde. Dans ses yeux, il y a un espoir minuscule, mais tenace.
— Tu veux qu’on continue ?
— Oui.
— Même si on tourne en rond ?
— On tourne… mais on avance, dit-elle.
Et elle se lève.
La foule reprend sa marche. Vers un Nord mouvant. Vers un temps nouveau.
Léane porte en elle la douleur de l’exil. La peur de l’oubli.
Et la main de l’enfant dans la sienne.
Et le masque.
Et ce rire léger.
Et cette lumière.
Et, sous leurs pas, quelque chose de rouge commence à pousser.

