Derniers mots pour ce tableau
Deux corps, une seule femme. L'un plein, charnel, encore chaud. L'autre déjà fantôme, tracé à la craie rouge sur un mur qui s'écaille. Entre les deux, une même vérité : la beauté ne dure pas. Elle se dépose, comme une fresque antique, et le temps vient la reprendre.

Ce qui s’efface
Il existe une loi que nul corps n’échappe. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne frappe pas. Elle joue, patiemment, comme l’eau sur la pierre.
Ce tableau la montre deux fois.
À gauche, la chair. Épaule ronde, dos courbé, une lumière encore vive sur la peau. Le corps existe pleinement, ici, maintenant. Il vit dans l’instant présent, indifférent à ce qui l’attend.
À droite, son destin. Une silhouette de sang séché, tracée à même le mur, striée de coulures verticales comme des larmes anciennes. La forme est la même. La pose est la même. Mais la matière a fui. Il ne reste qu’une ligne, un corps réduit à son ombre.
C’est ainsi que le temps travaille sur toute beauté. Il ne l’arrache pas d’un coup. Il la dilue. Année après année, il retire la couleur, il efface le grain de la peau, il ne garde que le contour, jusqu’au jour où même le contour se dissout dans le mur.
Les fresques antiques connaissent ce sort. Un visage, une main, un drapé peint il y a mille ans, aujourd’hui presque invisible sous le sel et la poussière. Les corps humains suivent la même pente. Une jeunesse pleine, puis une silhouette qui s’affine, se creuse, s’estompe. Le miroir, chaque matin, montre un trait de moins.
Faut-il pleurer cette fuite ? Le tableau ne le dit pas. Il regarde, simplement, les deux états côte à côte. Il ne juge pas le temps. Il le peint tel qu’il agit, sans violence, sans pitié, mais sans haine non plus. Juste une loi, patiente et sûre, qui fait disparaitre un jour toute la beauté à la surface du mur.
Ce qui demeure, alors, n’est pas le corps. C’est le geste qui l’a saisi avant qu’il ne parte. Une ligne rouge sur la pierre. Une toile qui garde, un instant de plus, ce que le temps réclame déjà.


